Comment garantir à chaque personne atteinte d’un cancer le même accès à la qualité de soins et à l’innovation, qu’elle vive en Martinique, à la Réunion, en Polynésie française ou en métropole ? C’est à cette question qu’a voulu répondre le deuxième séminaire du groupe coordonnateur Unicancer Outre-mer (Ucom), organisé les 9 et 10 octobre au ministère des Outre-mer à Paris. Deux jours denses, rythmés par des présentations concrètes, des témoignages de terrain et des échanges fournis entre soignants, chercheurs, patients et décideurs. Le séminaire a rassemblé deux fois plus d’acteurs que la première rencontre il y a deux ans. Avec une conviction partagée : les territoires ultramarins ne sont plus en marge, mais au cœur de la transformation de la cancérologie française.

Le groupe Unicancer Outre-mer
Créé en 2022 par Unicancer avec l’aide d’un fond d’amorçage de l’Institut national du cancer, le groupe coordonnateur Ucom est un groupe de travail multidisciplinaire regroupant des professionnels de l’oncologie toutes spécialités confondues, issus d’établissements de santé métropolitains et ultramarins. Il vise à réduire les disparités d’accès aux soins et appuyer la structuration de la filière oncologie dans les territoires d’Outre-mer, que ce soit dans le parcours de soin, la recherche, l’innovation ou l’enseignement. Rassemblant aujourd’hui plus de 115 professionnels dans 10 groupes de travail thématiques, et proche du comité interministériel des Outre-mer, il a notamment permis la mise en place d’un annuaire de médecins référents au sein de chaque CLCC et est à l’origine de la constitution d’une force d’appui aux établissements d’Outre-mer (FAPOM). Ce dispositif, soutenu par Unicancer, permet à des personnels médicaux, paramédicaux et administratifs volontaires, provenant de CLCC comme de CHU, de venir en renfort quelques semaines ou quelques mois à leurs collègues en Outre-mer.
« En trois ans, la structuration du groupe Ucom a permis d’apporter des solutions concrètes et structurelles aux différents défis des territoires ultramarins dans le domaine de l’oncologie. », a salué le Pr Jean-Yves Blay, Président d’Unicancer.

« Garantir à nos concitoyens ultramarins l’accès à des soins de qualité et aux avancées de la recherche en cancérologie est un sujet d’importance majeure que Unicancer et les Centres de lutte contre le cancer (CLCC) portent avec détermination. », a ainsi appuyé Pr Jean-Yves Blay, Président d’Unicancer. « Le Groupe UCOM marque la volonté d’Unicancer de proposer une réponse globale aux besoins des patients atteints de cancer dans les territoires d’Outre-mer ».

Unicancer salue le travail remarquable mené ces dernières années dans le cadre du comité interministériel des Outre-mer. Il a conduit à l’élaboration d’une feuille de route claire à laquelle UCOM a largement contribué. « Nous espérons que le travail engagé, pourra porter ses fruits. Unicancer se tient aux côtés des pouvoirs publics pour le poursuivre, tant les enjeux mais aussi l’engagement des professionnels, des associations de patients et des collectivités locales est important. », a déclaré Sophie Beaupère, Déléguée générale d’Unicancer.

Des progrès tangibles

« Les Outre-mer concentrent certaines spécificités qui en font aussi des terreaux d’innovation organisationnelle » Pr Norbert Ifrah, Président de l’Institut national du cancer (INCa). 

Des progrès tangibles sont à l’œuvre dans les territoires ultramarins. Ils sont le fruit d’une grande mobilisation des équipes pour faire bénéficier l’ensemble des patients des derniers progrès thérapeutiques. En Martinique, le dispositif Oncorapido (voir encadré) a profondément modifié le parcours des patients et la création de l’hôpital de jour Oncofam, dédié aux cancers gynécologiques et mammaires, a permis de réduire à 7 à 15 jours le délai entre la consultation et le début de traitement.

En Martinique, Oncorapido révolutionne le parcours de soin
En un an, le dispositif Oncorapido a profondément modifié le parcours des patients en Martinique. Il propose un accompagnement personnalisé aux patients sur l’ensemble de son parcours de soin, de la phase diagnostique jusqu’à l’après-cancer. 
Présentée par le Dr Emeline Colomba, Présidente d’UCOM, cette initiative est portée par Gustave Roussy, le CHU et l’ARS de Martinique, et a bénéficié à plus de 1 500 personnes grâce à la mobilisation de l’équipe d’infirmiers de coordination spécialisés. Cette équipe, présente en réunion de concertation pluridisciplinaire, en appui pour le bilan diagnostique, accélère la mise en traitement, optimise la coordination entre ville et hôpital, fluidifie le parcours et crée du lien avec le patient. Cela permet de diviser par trois les délais entre le diagnostic et le traitement.

Autre avancée majeure : à la Réunion, un nouveau service d’oncologie médicale a ouvert en 2025, doublant le nombre de médecins et d’activités de recherche clinique. En Polynésie française, la téléassistance chirurgicale vient d’être testée avec succès avec l’appui de Gustave Roussy. En Guyane, c’est la création d’un poste d’infirmière coordinatrice dédiée aux parcours des patients transférés en métropole qui améliore l’accueil, la continuité et le suivi post-traitement.

Des défis persistants 

Manque de spécialistes, distances considérables, surcoûts des essais cliniques, facteurs culturels, barrières linguistiques, déterminants sociaux de la santé défavorables… Certaines spécificités des territoires ultramarins complexifient les prises en charge et le déploiement des innovations. Les registres du cancer de la Réunion, de la Guadeloupe et de la Martinique ont ainsi rapporté pour la première fois en 2024 des taux de survie à cinq ans associés à certains cancers, inférieures dans ces territoires comparés aux populations vivant en métropole. Le constat est le même en Polynésie française ou en Guyane, où certains patients doivent encore parcourir des milliers de kilomètres pour bénéficier de radiothérapie ou de médecine nucléaire. « Les patients consultent souvent plus tardivement, avec des maladies plus avancées. C’est en enjeu majeur de santé publique pour le territoire ».

Des solutions locales et des coopérations inédites

Ces initiatives locales s’appuient sur la solidarité entre acteurs : conventions entre Centres de lutte contre le cancer (CLCC) en métropole et CHU ultramarins, plateformes de télé-expertise, mutualisation d’équipements rares ou coûteux. Unicancer encourage ces collaborations, garantes d’une montée en compétence durable et d’une autonomie sanitaire. 

Les réunions de concertation pluridisciplinaire en visioconférence (télé-RCP) entre l’hexagone et le Pacifique sud pilotées par Gustave Roussy permettent désormais à des équipes distantes de 15 000 km de partager leurs expertises et diminuent le nombre d’évacuations sanitaires. 

De même, via un appui par télémédecine et des missions d’oncologie sur place, le Centre Eugène Marquis de Rennes permet de réduire les EVASAN des patients de St Pierre et Miquelon – de 30 % environ sur la période 2017-24 par rapport aux années précédentes – et de St Martin et St Barthélémy.

Réduire et mieux accompagner les évacuations sanitaires : un enjeu vital
Les évacuations sanitaires (EVASAN) restent le révélateur le plus visible des inégalités de prise en charge entre les territoires ultramarins et la métropole. Chaque année, des centaines de patients atteints de cancer sont transférés vers l’Hexagone pour accéder à un plateau technique, des innovations ou à une expertise indisponible localement. Un parcours lourd, coûteux, souvent vécu comme une épreuve psychologique et sociale pour les malades et leurs proches.
À la Réunion, en Polynésie française et en Guyane, la montée en puissance de nouvelles structures – hôpitaux de jour spécialisés, coopérations interrégionales – et de nouveaux moyens – imagerie nucléaire, téléassistance chirurgicale – commence à réduire sensiblement le recours aux EVASAN en augmentant l’autonomie sanitaire des Outre-mer. Ces évolutions s’inscrivent aussi dans une logique écologique et économique : le coût d’une évacuation peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.
En parallèle, l’accompagnement renforcé des malades nécessitant une EVASAN reste indispensable pour diminuer l’angoisse avant le départ et éviter les refus de soins, tout en s’assurant d’un parcours fluide et coordonné jusqu’au retour. Des dispositifs sont en place avec des IDEC spécialisées en Polynésie Française, à Rennes ou encore à Lyon. L’existence d’un réseau coordonné et pérenne entre un territoire ultra-marin et une structure de soins hexagonale est essentielle pour éviter la perte de chance.

Mais ces innovations révèlent aussi des inégalités persistantes. Selon la Pr Solène-Florence Kammerer-Jacquet (CHU de Rennes) rendant compte d’une étude soutenue par Unicancer, la pathologie numérique peine à s’imposer en Outre-mer faute d’équipements, d’infrastructures informatiques et de logiciels d’intelligence artificielle. « Sans réseau performant ni serveurs, la télé-expertise reste limitée. », rappelle-t-elle. Les professionnels plaident donc pour un fonds d’amorçage dédié afin de pérenniser ces outils essentiels au diagnostic.

La lutte contre les cancers ultramarins passe aussi par la prévention et la vaccination contre les infections à papillomavirus humain (HPV). Lors d’un atelier dédié, les équipes de Mayotte, Guyane, Polynésie française et Saint-Pierre-et-Miquelon ont présenté des actions de terrain variées pour développer cette vaccination. Entre obstacles linguistiques, indisponibilité du vaccin et résistance vaccinale post-Covid, celle-ci reste encore trop faible dans certaines zones. En Polynésie française, la prise en charge du vaccin par le pays stimule les vaccinations depuis un an, tandis qu’à La Réunion, des initiatives originales – concours de BD, serious games, ambassadeurs collégiens – favorisent la sensibilisation. « L’aller-vers n’est pas un slogan, c’est une condition de réussite », a résumé Dr Jean-François Moulin, de l’Institut du cancer de Polynésie française.

Comprendre les cancers ultramarins pour mieux les traiter

« La recherche en Outre-mer est aujourd’hui une nécessité, car c’est une attente forte des patients. C’est aussi une opportunité pour mener des recherches particulières que nous ne pouvons pas faire seuls en Hexagone ou élaborer de nouvelles méthodologies comme les essais décentralisés. », Sophie Beaupère, Directrice générale d’Unicancer.

Permettre aux patients d’accéder aux dernières innovations chez lui et améliorer les connaissances sur les cancers en étudiant des populations particulières sont deux raisons de pousser également la recherche et les essais cliniques en Outre-mer. Et ce malgré des freins administratifs, logistiques ou méthodologiques qui ont pu être discutés lors d’un atelier dédié. Unicancer mobilise ainsi ses groupes de recherche pour favoriser l’ouverture d’études de recherche clinique en Outre-mer, et soutient la qualification des centres médicaux. « Il y a encore beaucoup de travail mais ce séminaire montre qu’il y a aussi beaucoup de bonnes volontés. », a résumé le Pr Muriel Dahan, Directrice R&D d’Unicancer.

45
patients inclus dans des essais en Martinique
10
études interventionnelles en cours à La Réunion
400
patients déjà inclus dans l’étude KP Caraïbes Breizh (Guadeloupe)
40 %
le lancement d’un essai clinique en moyenne 40 % plus cher en Outre-mer qu’en métropole

Longtemps peu étudiées, les particularités génétiques des populations ultramarines sont ainsi aujourd’hui au cœur de nouvelles recherches. Différents travaux en ce sens ont été présentés au séminaire Ucom : le Dr Régine Marlin, biologiste moléculaire en Martinique, a identifié des mutations génétiques spécifiques chez certaines populations, associées à des formes précoces et agressives de cancers, par exemple de la prostate ou de l’endomètre, et parfois à une meilleure réponse à certaines thérapies. Ces découvertes ouvrent la voie à une médecine de précision adaptée aux Outre-mer.

Mais, outre les spécificités biologiques, il importe également de tenir compte du contexte social, historique, culturel et environnemental. Les chercheurs en sciences humaines et sociales, invités pour la première fois en nombre au séminaire, ont souligné la nécessité de replacer les trajectoires de soins dans ces contextes. Comme l’a affirmé Dr Meoïn Hagege, responsable du groupe SHS d’UCOM : « On ne peut pas faire de la recherche décontextualisée. »

Le patient au centre du dialogue

Les études sur la phytothérapie, menées en Guyane et à La Réunion, illustrent cette approche inclusive : il ne s’agit plus d’opposer médecine conventionnelle et traditions locales, mais de développer la confiance nécessaire au bon suivi des parcours de soin.

Le séminaire a ainsi donné une place centrale à la démocratie en santé. Tables rondes et panels ont rappelé que la participation des patients n’est plus une option mais une condition de réussite. Les associations multiplient les initiatives d’accompagnement et d’hébergement. « Nous ne sommes pas seulement des voix, mais aussi des cerveaux et des idées. », a insisté Alexandra Harnais, directrice générale de la fédération Amazones, comme les autres représentants des patients présents.

Les conclusions du séminaire sont unanimes : la cancérologie ultramarine est plurielle, innovante et solidaire. Elle est entrée dans une phase de maturité, mais les efforts doivent s’inscrire dans la durée pour un système de soins plus équitable et plus humain. Pr Jean-Yves Blay a résumé l’esprit du séminaire : « L’ensemble des institutions et des partenaires doivent laisser les postures de côté et monter dans la même voiture. C’est ensemble qu’on relèvera le défi. »

Pour aller plus loin

Ressources du 2ᵉ Séminaire Unicancer sur la cancérologie en Outre-mer (Posters, replays, articles et photos)